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Dans presque toutes les organisations que je rencontre en ce moment, j’entends la même chose : les gens sont fatigués. Pas paresseux. Fatigués. Fatigués d’entendre parler de transformation sans voir de résultats. Fatigués des grands plans qui n’atterrissent jamais. Fatigués de promettre sans pouvoir tenir…
Dans ce contexte, la difficulté à se projeter devient structurelle et malheureusement l’immobilité prend le dessus. Beaucoup peinent à imaginer un futur positif. Beaucoup doutent de la capacité des institutions à agir, des entreprises à créer durablement de la valeur, du collectif à produire autre chose que des tensions. La confiance, sans disparaître totalement, se fragilise et, avec elle, la capacité à s’engager.
Ce monde, désorienté, improbable, polarisé et individualisé — ce monde DIPI que nous avons décrit il y a quelques mois — ne produit pas seulement de la complexité. Il installe une forme d’inertie. À défaut de pouvoir se projeter, on ralentit. À défaut de croire, on suspend l’action. À défaut de cap clair et partagé, le mouvement s’essouffle.
Or sans confiance, il n’y a ni engagement durable, ni mobilisation réelle, ni transformation possible.
Avec Laurent-Cédric Verscheure, nous nous sommes posé cette question structurante : comment réussir à recréer les conditions de cette confiance ?
Une réponse apparait à l’échelle des grandes transformations, des plans d’envergure, des ruptures structurelles. Mais face à l’ampleur du défi, ces réponses peuvent paradoxalement produire l’effet inverse : elles impressionnent, mais peinent à mettre en mouvement. Elles projettent, mais n’activent pas étant trop éloignées de la réalité de notre quotidien, leur taille écrasante empêche bien souvent toute identification. Mises à distances car considérées comme inaccessibles, ces réponses deviennent contre-productives.
Nous nous sommes dit que la reconstruction de la confiance – qui présente un enjeu de taille littéralement - ne passait pas uniquement par le spectaculaire, mais qu’elle pouvait aussi être activée par le concret. Une piste, presque triviale en apparence, mérite d’être étudiée : celle des « low-hanging fruits ».
Ces « fruits à portée de main », faciles à cueillir mais souvent perçus comme secondaires parce que trop simples, désignent en réalité des actions immédiatement accessibles, des progrès tangibles, des victoires modestes mais visibles. Des initiatives qui ne nécessitent ni transformation systémique préalable, ni mobilisation exceptionnelle de moyens, mais qui produisent néanmoins un effet réel. Du petit qui produit du grand.
Un exemple de « low-hanging fruit » implémenté chez un de nos clients : un manager décide d’instaurer un point de 15 minutes debout chaque lundi. Seulement trois questions simples et un post-it des faits accomplis. Les équipes commencent à nommer ce qu'elles terminent — et ce seul geste change leur rapport au travail. Trois mois plus tard, le format s'est diffusé spontanément dans tout l’étage, sans directive ni déploiement RH. Ce "quick win" a finalement préparé le terrain au grand plan de transformation lancé juste après.
Dans un environnement marqué par l’incertitude, ces avancées concrètes jouent un rôle particulier.
Elles rendent le progrès à nouveau perceptible, redonnent prise sur l’action et réintroduisent une forme de continuité là où dominait la discontinuité.
Autrement dit, elles contribuent à rétablir la confiance, non pas par la promesse, mais par la preuve. Car la confiance ne se décrète pas. Elle se construit, souvent progressivement, à partir d’expériences concrètes qui viennent contredire le sentiment d’impuissance. Là où les grandes ambitions peuvent sembler lointaines ou abstraites, les petites victoires rendent le changement tangible.
C’est en cela qu’elles sont souvent sous-estimées.
Dans une culture qui valorise l’effort, la rupture et la transformation visible, les avancées jugées « faciles » sont parfois disqualifiées. Comme si leur accessibilité réduisait leur valeur. Comme si seule la difficulté garantissait la légitimité du progrès.
Et pourtant, une succession de réussites modestes peut produire un effet cumulatif bien plus structurant qu’une transformation mal engagée ou trop éloignée des réalités opérationnelles. Ces petites réussites permettent également de “mettre le pied à l’étrier” : en s’emparant d’un “low hanging fruit” cela donne envie d’en saisir un autre puis un autre... Une petite action est le marchepied vers une mise en mouvement durable et vertueuse.
Encore faut-il leur donner une existence collective.
C’est ici que la communication retrouve un rôle central. Non pas comme un simple vecteur de valorisation, mais comme un outil pour passer à l'acte. Rendre visibles ces avancées, les inscrire dans un récit, les relier à une direction plus large, permet de transformer des initiatives isolées en dynamique collective.
Faire le récit des progrès, même modestes, c’est redonner de la lisibilité à l’action. Dans un monde où la défiance progresse, ce récit devient une ressource stratégique. Il ne s’agit pas de renoncer aux transformations de fond ni de substituer les petits pas aux grandes ambitions. Il s’agit de reconnaître que, dans certaines phases, le mouvement précède la projection, et que la confiance se reconstruit d’abord par l’expérience avant de se projeter dans des horizons plus lointains.
Peut-être est-ce là une des clés des périodes d’incertitude : accepter que la remise en mouvement ne passe pas uniquement par de grandes annonces, mais par une accumulation de petites avancées concrètes, visibles et partageables.
Non pas transformer moins, mais transformer autrement. En commençant par ce qui est déjà à portée de main, ces fruits délicieux dont on aurait tort de se priver !