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Nous avons longtemps valorisé les transformations radicales. Les ruptures, les bascules, les « grands soirs » organisationnels ont nourri une grande partie des discours managériaux de ces dernières années. Transformer en profondeur, réinventer les modèles, accélérer les mutations : autant d’injonctions qui ont fini par installer l’idée qu’un changement véritable ne pouvait être que massif.
Je m’y suis moi-même laissé convaincre.
Comme s’il fallait, pour transformer, renverser la table. Comme si l’ampleur de l’ambition devait nécessairement se traduire par celle des moyens, des plans, des dispositifs. Et comme si, à défaut de pouvoir engager immédiatement ces transformations d’envergure, il valait mieux attendre…
Attendre d’avoir la bonne feuille de route. Attendre d’avoir les ressources. Attendre d’avoir levé toutes les incertitudes.
Dans un monde devenu plus désorienté, plus polarisé, plus improbable (ce monde que j’ai décrit comme DIPI) cette attente tend à s’allonger. La prudence s’installe, le doute ralentit la décision, et l’exigence de cohérence préalable finit par produire un effet paradoxal : elle immobilise.
Ainsi, nombre d’organisations ne renoncent pas à se transformer, elles suspendent leur mouvement.
Or, dans cet environnement, la question n’est peut-être plus celle de l’ampleur du changement, mais de sa continuité. Car transformer ne consiste pas uniquement à opérer des ruptures visibles. Cela consiste aussi, et peut-être surtout, à maintenir une direction dans la durée, même lorsque les conditions ne permettent pas d’engager immédiatement des transformations spectaculaires.
Les petits pas, dans cette perspective, ne sont pas un renoncement. Ils constituent une manière d’habiter l’incertitude. Avancer par petits pas, c’est accepter de ne pas tout maîtriser pour autant ne pas rester immobile. C’est inscrire l’action dans une trajectoire, même lorsque celle-ci demeure partiellement floue. C’est reconnaître que le mouvement, même modeste, produit déjà du réel.
À l’inverse, attendre le moment idéal pour agir revient souvent à différer indéfiniment l’action elle-même. Nous avons beaucoup valorisé les innovations de rupture, les transformations rapides, les changements d’échelle. Mais une succession de petits pas cohérents, orientés par un cap partagé, produit parfois des transformations plus profondes qu’un basculement mal préparé ou insuffisamment incarné.
Le petit pas n’est pas l’opposé de l’ambition. Il en est une modalité. Encore faut-il qu’il s’inscrive dans une direction lisible. Car sans cap, le petit pas devient erratique ; avec un cap, il devient progressif. C’est cette articulation qui fait défaut dans de nombreuses organisations : soit l’ambition est forte mais l’action retardée, soit l’action existe mais sans direction claire.
Or c’est dans leur combinaison que se joue la transformation réelle. Dans ce contexte, la communication joue un rôle déterminant. Non pas au sens d’un discours sur la transformation, mais comme capacité à rendre visibles les avancées, à donner une valeur aux étapes intermédiaires, à construire le récit du mouvement en train de se faire.
Car ce qui mobilise n’est pas seulement la promesse d’un futur lointain, mais la perception d’un progrès tangible. Faire le récit des petits pas, c’est donner de la consistance au chemin. C’est permettre à chacun de se situer, de comprendre ce qui évolue, et de se projeter dans la suite.
À défaut, les transformations restent abstraites, et l’engagement s’érode.
Peut-être avons-nous, collectivement, surestimé la capacité des organisations à se transformer par à-coups, et sous-estimé leur capacité à évoluer par continuité. Dans un monde où les repères se brouillent et où les conditions changent rapidement, avancer lentement mais sûrement devient parfois plus structurant que vouloir aller vite sans trajectoire stabilisée. Entre l’immobilisme prudent et la rupture mal maîtrisée, il existe une troisième voie : celle d’un mouvement continu, fait d’ajustements successifs, de progrès visibles et de directions assumées.
Non pas renoncer à transformer, mais transformer autrement, par petits pas, mais sans jamais perdre de vue où l’on va.