Nous avons perdu la capacité de croire ce qui est vrai

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Auteur
Laurent-Cédric Verscheure
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Directeur Associé Senior

Quelque chose a changé dans notre rapport au monde, sans que nous sachions encore tout à fait le nommer. Un doute discret s’est installé. Non pas le doute critique, celui qui nourrit la réflexion, mais un doute plus diffus, presque réflexe, qui accompagne désormais chaque image, chaque information, chaque parole publique. Nous regardons, lisons, écoutons et, presque immédiatement, une question surgit : est-ce réel ?

Dans mon métier, je vois ce trouble s’installer chez nos clients depuis deux ou trois ans. Ce n’est plus « comment éviter la fake news ? », mais quelque chose de plus profond : « comment faire pour que l’on nous croie encore ? ». La question a changé. Et elle change tout. Ce trouble ne tient pas seulement à la multiplication des fausses informations ni aux manipulations les plus visibles. Lorsque la falsification est grossière, elle reste identifiable. Mais lorsque l’altération devient imperceptible, lorsque le vraisemblable devient techniquement indiscernable du vécu, le doute cesse d’être une exception : il devient une condition ordinaire.

Nous entrons peut-être dans une société du doute.

Pendant longtemps, nos sociétés ont reposé sur un régime implicite de preuve. Voir suffisait largement à croire. Une photographie attestait d’un événement, un enregistrement confirmait une parole, un document établissait un fait. La représentation du monde entretenait encore un lien relativement stable avec le monde lui-même. L’image n’était pas seulement une interprétation : elle constituait une trace.

Ce lien, aujourd’hui, semble se fragiliser.

L’irruption des intelligences artificielles génératives ne se limite pas à une révolution technologique ni même informationnelle. Elle introduit une transformation plus profonde : la possibilité de produire, à grande échelle, des contenus indiscernables du réel sans qu’aucune expérience vécue ne les fonde. Il devient possible de générer une scène qui n’a jamais existé, une voix qui n’a jamais parlé, un témoignage sans témoin.

La question n’est donc plus seulement celle du faux. Elle est celle de la croyance elle-même.

Car lorsque tout peut être fabriqué avec un degré élevé de crédibilité, le problème n’est pas tant de croire ce qui est faux que de ne plus pouvoir croire ce qui est vrai. Le doute change alors de nature : il ne vise plus des contenus particuliers, mais le réel dans son ensemble.

Cette évolution nous conduit vers une interrogation presque philosophique : qu’est-ce qu’une information réelle ?

À quel moment quittons-nous la réalité ? Lorsque nous appliquons un filtre qui intensifie la lumière d’un paysage ? Lorsque nous retouchons une image pour la rendre plus fidèle à l’émotion ressentie ? Ou lorsque nous nous incrustons, grâce à la technologie, dans un lieu où nous ne sommes jamais allés ? Entre amélioration, mise en scène et fabrication, la frontière devient progressivement conceptuelle plutôt que technique.

La distinction entre vérité et réalité, longtemps implicite, redevient centrale. La vérité renvoie à l’exactitude factuelle ; la réalité, elle, renvoie à une expérience partagée du monde. Or les technologies contemporaines permettent désormais de produire du vraisemblable sans vécu, du crédible sans expérience, du réel apparent sans réalité.

Nous entrons peut-être dans une forme de post-réalité, non pas parce que le vrai aurait disparu, mais parce que sa reconnaissance devient incertaine.

Dans ce contexte, la confiance ne peut plus reposer uniquement sur les contenus eux-mêmes. Elle se déplace vers leurs émetteurs. Ce n’est plus seulement l’information qui doit être crédible, mais l’institution, l’organisation ou la personne qui la porte.

C’est ici qu’émerge une responsabilité nouvelle pour les entreprises.

Ce que je dis à nos clients aujourd’hui, c’est ceci : vous n’êtes plus seulement une marque, vous êtes une source. Et une source, ça se mérite, par la cohérence entre ce que l’on dit, ce que l’on montre et ce que l’on fait réellement. Longtemps considérées comme de simples acteurs économiques, elles deviennent progressivement des producteurs de récits, d’explications et d’informations. À mesure que l’espace informationnel se fragilise, leur parole peut contribuer ou non à reconstruire des repères fiables. Non pas en se substituant aux médias, mais en assumant une exigence accrue de cohérence entre ce qu’elles disent, ce qu’elles montrent et ce qu’elles font réellement.

Un nouveau contrat pourrait ainsi se dessiner avec leurs audiences : celui d’une parole ancrée dans l’action observable, vérifiable par l’expérience et assumée dans la durée.

Devenir média ne signifierait plus seulement communiquer davantage, mais contribuer à stabiliser le réel. Produire non pas plus de contenus, mais davantage de confiance, car dans une société où tout peut être simulé, la rareté ne sera plus l’information, mais la crédibilité.

L’enjeu dépasse alors la seule technologie. Une société qui doute de tout peine à décider collectivement, à s’engager durablement et, finalement, à se projeter. Lorsque le réel lui-même devient incertain, le débat public se fragilise, les repères communs s’effacent et la tentation du repli ou des certitudes radicales progresse.

Peut-être l’intelligence artificielle ne nous oblige-t-elle pas seulement à repenser nos outils, mais à redéfinir ce qui fait encore autorité : non plus la preuve technique seule, mais la cohérence entre la parole, l’action et l’expérience vécue.

Dans un monde où n’importe qui peut générer une vidéo convaincante, un discours crédible ou un témoignage sans témoin, la question n’est plus « qu’est-ce qui est vrai ? ». Elle est : « qui a encore le droit d’être cru ? » Ce droit ne se décrète pas, il se construit, lentement, par la cohérence entre les actes et les mots. C’est le nouveau capital des organisations. Et c’est, je crois, le prochain terrain de la communication.

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