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Ici commencent les dragons. C'est ce que l'on inscrivait sur le bord des cartes pour désigner les territoires inconnus. Le message était clair : tout ce qui dépasse notre périmètre est dangereux par définition. Chacun reste chez soi. Les dragons gardent la frontière.
Cette mise en scène digne de Game of Thrones peut prêter à sourire. Jusqu'à ce que l'on reconnaisse, à bien y regarder, ce même réflexe au cœur de nos propres organisations. Nous les avons construites autour d'une vertu cardinale : l'hyper-expertise. À bas le "ET". Vive le "OU". Il délimite, rassure, stabilise. Il valorise ce que l'on est, ce que l'on sait penser et faire. Mais il dessine aussi en creux le territoire que l'on n'est pas censé franchir.
Ce n'est pas ton sujet. Ton domaine. Ton scope.
Ce système a construit des repères solides : titres, salaires, grilles de lecture clé en main. Et il a, dans le même mouvement, érigé des murs que l'on n'imaginait avoir besoin de déconstruire un jour. Entre les métiers. Entre les équipes. Et en bout de chaîne, entre les organisations et ceux qu'elles conseillent.
Vous avez peut-être lu, il y a quelques semaines, la tribune de Laurent-Cédric Verscheure sur la coopération interne. Elle met des mots justes sur un sentiment largement partagé : celui d'organisations qui travaillent beaucoup, coopèrent peu, et s'épuisent en chemin. Cette tribune m'a amené à me demander ce que ça implique, vraiment, de mettre la coopération en mouvement. Car c'est là que se cachent nos dragons modernes, tapis derrière chaque frontière organisationnelle.
Mieux : elle en tire sa richesse. Les biologistes ont appelé écotone la zone où la forêt rencontre la prairie. Une zone de friction vivante où deux mondes se touchent et se transforment mutuellement. Et c'est précisément là que la nature se révèle la plus riche et la plus résiliente. Pas au cœur de la forêt. Pas au cœur de la prairie. À leur lisière. À l'endroit où aucune des deux n'accepte de rester exactement ce qui la définit au départ. Là où les dragons étaient censés vivre.
Elle est devenue la condition pour rester dans le jeu. Ce que la nature organise par instinct, nous avons mis des siècles à le théoriser. La philosophe Gabrielle Halpern l'a démontré bien avant que ce soit une évidence : un constructeur automobile devient éditeur de logiciels, un distributeur crée sa propre régie média, les équipes marketing jonglent chaque jour entre la rigueur de la data et l'intuition créative.
Simultanément. Une nouvelle nature, née d'une friction, que nos organisations sont souvent les dernières à mettre en pratique. Si la Nature sait faire par essence, créer les conditions de notre propre écotone en entreprise ne peut pas s'improviser. Cette liberté nouvelle d'hybrider les rôles, les cultures, les façons de penser peut être vertigineuse sans cadre pour la tenir. La liberté sans structure ne libère pas. Elle paralyse. Mal organisée, l'hybridation pourrait reproduire, à une autre échelle, les mêmes silos qu'elle cherche à faire tomber.
Les organisations que nous accompagnons traversent des moments de bascule sans précédent. Des transformations qui appellent, en miroir, une remise en question tout aussi profonde de ceux qui les accompagnent. Les conseiller depuis le banc de touche, en livrant une recommandation propre depuis l'extérieur, n'est plus à la hauteur de l'enjeu. La capacité à penser depuis l'intérieur n'est plus une option. L'exploration menée ensemble, depuis la lisière, s'impose désormais comme une nécessité.
Pendant longtemps, notre métier consistait à apporter des réponses. Aujourd'hui, il consiste davantage à créer les lisières dans lesquelles elles peuvent émerger, dans notre capacité à habiter cette zone, avec nos équipes, nos partenaires, mais aussi, et surtout, avec nos clients.
Les dragons ne disparaissent jamais. Ils reculent simplement chaque fois que quelqu'un ose franchir la frontière. En tous cas, celle que l'on retient.